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Грамматика и лексика

Français familier, français populaire ou argot ?
La confusion la plus générale et la plus sereine règne entre ces trois qualifications du français « non officiel » qu'il est d'ailleurs bien malaisé de définir l'une par rapport aux autres.

C'est pourquoi le linguiste et chroniqueur Jacques Cellard a inventé une appellation qui recouvre les trois notions vagues, disant que ce registre non admis par la langue commune, par le « français central », pourrait être du français non conventionnel. Certes, la notion est juste ; malheureusement, cette dénomination « en creux » - ce qui « n'est pas » - n'est pas commode d'emploi ; aussi, malgré le titre d'un excellent dictionnaire auquel il sera souvent fait référence dans le corps de cet ouvrage, le Dictionnaire du français non conventionnel de Jacques Cellard et Alain Rey, le terme novateur et rassembleur n'est guère entré dans l'usage. Dans la pratique, les trois qualificatifs familier, populaire, argotique continuent à être seuls employés, souvent sans distinction, au gré de la personne qui parle ou qui écrit, selon ses goûts et son degré d'information.
On aura remarqué par exemple que l'auteur du Gen Paul, Chantai Le Bobinnec, n'emploie que le mot argot, ce qui est pertinent d'une certaine manière car le personnage montmartrois, né et élevé à Montmartre dans le milieu le plus populaire qui soit - sa mère était concierge -, parlait un langage coloré que la tradition désignait par le terme générique argot. Qu'est-ce donc que l'argot ? Historiquement, c'est le langage particulier, normalement « secret », dont faisaient usage les voleurs de grand chemin organisés en bandes redoutables et parfois spécialisées dans le crime - comme les fameux « chauffeurs d'Orgères » en 1800 - ; par voie de conséquence on appelait ainsi le langage créé dans les prisons et les bagnes de jadis. L'argot est le langage de la délinquance, qui inclut la langue sourde de la prostitution, aussi vieille que le vol et l'assassinat... Or il se trouve que l'habitude fut prise vers le milieu du 19e siècle, par les rédacteurs de dictionnaires, de faire l'amalgame entre cette phraséologie de la classe dangereuse de la société et le parler tout simplement populaire, c'est-à-dire le parler de la classe ouvrière de Paris et de ses faubourgs ; le menu peuple de la capitale inventait à loisir des mots pittoresques depuis l'Ancien Régime. On se prit donc à dire, pour tous les mots qui n'étaient pas académiques, qui sortaient du cadre du français châtié et classiquement admis : « C'est de l'argot ! »
Cet amalgame n'était pas innocent dans la mesure où il correspondait à une nécessité idéologique de la société bourgeoise venue au pouvoir dans les décennies qui suivirent la grande Révolution de 1789 ; la classe ouvrière en formation - imposée par la révolution technique et industrielle du 19e siècle - devint à son tour protestataire et dangereuse pour l'ordre établi. La menace populaire se précisa à partir de la monarchie de Juillet : là, les révoltes durement réprimées dans le sang, les barricades périodiques et les fusillades
sans pitié qui s'ensuivaient, assimilèrent pour les bourgeois possédants le monde des ouvriers au monde des bandits. Désigner leurs créations lexicales par le même terme, argot, comportait une logique certaine.
Mais aussi la langue jouait-elle à cette époque un rôle infiniment distinctif ; la haute bourgeoisie triomphante, véritable bénéficiaire de la Révolution qu'elle avait provoquée, tenait pardessus tout à se distinguer du peuple qu'elle méprisait. Privée des attributs de la noblesse traditionnelle, qu'elle voulait imiter après lui avoir damé le pion, la bourgeoisie tourna ses ambitions du côté de la langue française. Elle fit de la langue académique, qu'elle déclara pure et inviolable, l'arme de sa distinction et dans une large mesure l'instrument de son pouvoir. Dès lors tout ce qui venait du peuple en matière de langage, que ce fussent des dialectes nombreux dans toutes les régions de la France, ou des parlers populaires des grandes villes, fut honni, chassé, traqué, rejeté avec violence et hargne par la classe dirigeante qui craignait comme la peste d'être confondue avec le commun des roturiers !... Le terme argot venait donc à point nommé pour stigmatiser le langage de la racaille : on distingua le « bon français », celui que brassaient les écrivains ordinaires, et que l'organisation scolaire en formation revendiqua hautement, pour ne pas dire « férocement », et l'argot sans distinction de nuance. L'usage s'installa donc ainsi, appuyé au 20e siècle par l'école et l'université, dans une dichotomie simplette : tout ce qui n'était pas « français » était « de l'argot ».
On le voit, une pareille simplification paraît au-jourd'hui abusive, bien que le terme soit généralement intégré et assimilé par l'ensemble de la population. En réalité, si l'on examine attentivement la liste des mots désignant les parties du corps que reproduit Chantai Le Bobinnec, par exemple, avec le qualificatif « argot »
- opposé à « français » -, seul les châsses mérite vraiment cette dénomination de par son origine au début du 19e siècle dans le milieu de la pègre décrit par l'ancien bagnard Vidocq ; encore le mot châsses est-il l'abrègement d'un mot simplement populaire, châssis, pour désigner « les yeux », lequel résulte lui-même d'une image claire : un châssis désignait anciennement « une fenêtre ». Pour le reste il s'agit d'appellations amusantes, en marge du français officiel, certes, mais d'essence uniquement populaire et nullement entachées du sang des assassins et des nauséeux relents des cachots ! La tronche, pour « la tête », apparaît dès la fin du 16e siècle dans La Vie généreuse des mercelots, gueuz et bohémiens, de Péchon de Ruby, publiée en 1596 (relevé par Gaston Esnault) ; il s'agit d'une vieille dénomination en français rural d'une « bûche », ce qui revient à traiter le siège de nos pensées de « tête de bois » - il n'y a là de quoi guillotiner personne ! Le mot tronche est aujourd'hui du français familier employé par à peu près tout le monde : « J'ai mal à la tronche ! » ou « Untel a une sale tronche », etc., appartiennent à l'expression générale et bon enfant. Le tarin, pour « le nez », est à peu près tombé en désuétude - cette appellation populaire (relevée en 1904), venue de l'image du « tarin » (qui est un oiseau au bec conique, d'où la métonymie), n'aura guère duré ; le tarin, « le nez », fut mis à la mode durant la guerre de 14-18 parmi les soldats. Etait-ce de l'argot, au sens strict ? Non pas ! Une plaisanterie paysanne tout au plus... Lespaluches, désignant « les mains », appartient à la langue populaire des années 1930 ; le mot ne saurait subir l'opprobre réservé aux grands criminels ! Il est vrai qu'il résulte d'une resuffixation de palette, image évidente pour « la main » en usage chez les voleurs depuis le début du 19e. La guibolle est aussi un mot populaire pour « la jambe », variante de gui-bonne dans l'argot de Vidocq, formé sur un vieux mot du 17e siècle : guibon, de l'ancien français giber, « agiter ». Les nougats, pour « les pieds », dérive d'une plaisanterie de gamins des années 1920 ! Où est le crime ? Il s'agit d'une sensibilité de cette partie de notre individu : avoir les pieds en nougats, c'est-à-dire mous et tendres... Quant au blé (anciennement bled) pour désigner « l'argent », c'est une métaphore élémentaire du 15e ou du 16e siècle : les blés ont la couleur jaune d'or ! Vous parlez d'une affaire : le mot court dans la langue familière depuis lors, sans interruption !
On le voit, le mot argot constitue un signal dont le rôle réel est de faire halte au parler populaire : il s'agit d'un barrage établi par la bourgeoisie en mal d'aristocratie au 19e siècle. L'ancienne aristocratie avait été au contraire amusée par les trouvailles langagières du peuple auxquelles elle s'était montrée attentive -du moins le peuple de Paris, faiseur de vaudevilles et de chansons. Ce mot- signal renforce donc la cassure entre le français codifié, ou conventionnel, à caractère scolaire, et le parler ordinaire de tout un chacun en France - une cassure parfaitement intégrée par tous les Français, quel que soit son arbitraire.

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